Quand le plaisir masque la fatigue…

Après plusieurs jours dans les Alpes, on roulait encore cinq ou six heures par jour, entourés de montagnes spectaculaires, fatigués mais heureux, avec cette impression très particulière d’être exactement là où on voulait être.

Ça fait dix ans qu’on voyage ensemble. Deux gars maintenant dans la cinquantaine qui ont accumulé les aventures en vélo, en moto et en ski, des paysages volcaniques de l’Islande aux déserts de l’Arizona, en passant par les Dolomites en Italie et les montagnes de Squamish.

On ne rajeunit pas. Mais on aime toujours autant s’amuser, explorer et se pousser.

Cette fois-ci, par contre, les Alpes allaient nous rappeler que l’enthousiasme et la forme physique ne suffisent pas toujours à effacer les limites de la récupération.

Je suis un sportif de 51 ans, relativement en forme. Je fais du vélo toute l’année, généralement deux fois par semaine pendant une à deux heures. Pour préparer cette semaine dans les Alpes, mon partenaire et moi avons fait ce que nous pouvions avec nos horaires chargés: trois ou quatre longues sorties de plus de trois heures, avec beaucoup de montées et de dénivelé. Nous nous sentions raisonnablement prêts, d’autant plus que nous allions utiliser des vélos électriques. Nous savions que nous ne pourrions pas vraiment contrôler la durée des journées, mais nous pensions pouvoir contrôler l’intensité.

Sur place, nous avons roulé environ cinq à six heures par jour, avec près de 2 500 mètres de dénivelé positif, pendant plusieurs jours consécutifs. Grâce à l’assistance électrique, nous pouvions maintenir l’effort à une intensité généralement légère à modérée.

Ce que j’avais sous-estimé, toutefois, c’était l’effet cumulatif de tout le reste: la durée des journées, le dénivelé, l’altitude, les efforts répétés et l’absence de véritable récupération entre les sorties. Même lorsqu’un effort demeure relativement confortable, cinq ou six heures d’activité restent cinq ou six heures de charge physiologique. L’altitude venait s’ajouter à cette charge et, jour après jour, la fatigue s’accumulait.

Dès la première journée, mon indice de préparation à l’effort, calculé par ma montre intelligente, avait chuté. Après la deuxième, ma montre commençait clairement à me suggérer de ralentir et de récupérer. Après la troisième, les mêmes signaux persistaient. J’ai donc choisi de prendre une journée de repos au quatrième jour.

Le lendemain, je n’avais toujours pas complètement récupéré et mon indice de préparation demeurait très bas. Mais une autre logique a pris le dessus. Je n’avais pas traversé l’Atlantique et payé ce voyage pour rester assis dans une voiture à regarder les autres rouler. Je voulais vivre cette aventure jusqu’au bout. Je me suis dit que je récupérerais après.

Et c’est là que l’expérience devient intéressante.

Nous n’étions pas en train de nous imposer une corvée. Nous étions dans les Alpes, entourés de paysages extraordinaires, à pratiquer une activité que nous adorions avec des gens venus de plusieurs pays. En quelques jours, le vélo nous avait réunis. Nous étions devenus une petite tribu.

Nous étions fatigués, mais heureux. Nous nous poussions, mais nous avions du plaisir à nous pousser. Le stress était réel, mais il était agréable. Et c’est probablement ce qui le rendait si facile à ignorer.

Un stress positif n’est pas nécessairement plus toxique qu’un stress négatif. Au contraire, l’exercice, l’aventure, le plaisir et les relations humaines peuvent être profondément bénéfiques. Mais le corps continue malgré tout à enregistrer la charge physiologique. Le plaisir ne fait pas disparaître la fatigue. Il la rend simplement plus facile à tolérer.

C’est probablement là que réside le piège. Lorsqu’un stress est désagréable, nous voulons naturellement nous en éloigner. Lorsqu’il est associé au plaisir, à l’excitation, aux endorphines, à l’amitié et au sentiment de vivre quelque chose d’exceptionnel, nous pouvons continuer beaucoup plus longtemps avant d’accepter que notre corps a besoin de repos.

À la fin du voyage, mon corps a fini par présenter la facture.

Lors de ma dernière journée à Genève, après déjà une journée sans vélo, j’ai commencé à avoir des frissons et une toux sèche. Le lendemain, j’avais deux vols et une douzaine d’heures de voyage. J’étais fatigué, raide, malade et je devais en plus composer avec le décalage horaire.

Trois jours après mon retour à la maison, je suis encore loin de mon état habituel. Ma fréquence cardiaque au repos est normalement autour de 55 battements par minute. Elle est montée jusqu’à 68 et commence seulement à redescendre. Je me sens progressivement mieux, mais je manque encore d’énergie et de motivation. Il y a une fatigue physique évidente, mais aussi une fatigue mentale. Une sorte d’apathie qui contraste avec l’intensité et l’enthousiasme des jours précédents.

Avec mes connaissances médicales, je ne peux pas m’empêcher d’essayer d’interpréter ce qui s’est passé. Je pense avoir vécu une forme de surcharge aiguë avec récupération insuffisante, probablement amplifiée par l’altitude, l’accumulation des journées d’effort, le voyage, le décalage horaire et finalement une infection respiratoire. Ce n’est évidemment pas un diagnostic formel, mais c’est l’explication qui me semble la plus cohérente avec l’évolution de mes symptômes et avec les signaux que mon corps, et ma montre, m’envoyaient déjà depuis plusieurs jours.

Je ne peux pas affirmer que la fatigue a directement causé cette infection. Mais il est certainement plausible que l’accumulation d’effort, d’altitude, de sommeil imparfait, de voyage et de récupération insuffisante ait créé un terrain moins favorable au moment où j’ai été exposé à un virus.

Ma montre ne pouvait évidemment pas me dire tout cela. Mais avec le recul, je trouve intéressant de constater qu’elle avait commencé à me signaler très tôt que ma récupération ne suivait plus ma charge d’activité.

Ces scores ne sont pas des diagnostics et ils ne devraient pas décider à notre place. Mais lorsqu’ils concordent avec une augmentation de la fréquence cardiaque au repos, une baisse de la récupération, une fatigue subjective et plusieurs journées consécutives d’effort, ils deviennent une information supplémentaire qui mérite d’être écoutée.

Si je devais refaire le même voyage, je le ferais autrement. J’intégrerais probablement davantage de demi-journées ou une autre journée complète de repos. J’aurais peut-être fait un peu moins de vélo, mais j’aurais probablement mieux récupéré et mieux profité de l’ensemble du voyage.

Je vais récupérer de cette expérience. Ce qui compte maintenant est d’en tirer une leçon.

Le stress agréable n’est pas nécessairement plus dangereux que le stress désagréable.

Il est simplement beaucoup plus facile à ignorer.

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